Je me plaisais à observer cette fille rousse qui changeait de coiffure plusieurs fois par semaine. Le lundi, invariablement, elle avait un accroche-cœur sur la tempe. C’était une fille de son temps, éveillée, les yeux rivés sur l’écran de son smartphone. Sa vie avait une dimension virtuelle que la mienne n'avait pas pris.
Elle prenait le même bus que moi pour se rendre à son travail. Quand j’y remontais, elle était déjà à bord, naviguant dans les cybermondes. Je m'asseyais tourné vers elle et, quand toutes les places disponibles étaient toutes prises, je voyageais debout, suivant tous ses faits et gestes. Parfois, elle redressait la tête, voyait d’un coup d’œil la distance qu’il lui restait à parcourir.
Un jour, une collègue l’a interpellé du fond du véhicule. Alors, j’ai appris qu’elle s’appelait Guillermine. Bien qu’elle ne soit pas vraiment belle, la jeunesse de ses traits suffisait au bonheur de mes yeux. Elle n’engageait pas la conversation avec personne, tant elle se laissait absorber par le monde virtuel.
Aussi, elle ne remarquait nullement l’intérêt que je portais à sa personne. Je me sentais un peu frustré parfois. Elle se relevait pour descendre du bus, avec des mouvements fébriles, réintégrant malgré elle le monde réel. Jamais, elle ne m’a pas accordé un simple regard; à ses yeux, je n’étais qu’un passager anonyme comme les autres.
Il fallait que j’aille vers elle, je n’avais pas d’autre alternative. Ce n’était pas facile, je craignais de la déranger. Comment pourrais-je me glisser, sans la brusquer, dans le mince interstice qui s’ouvrait de temps à autre entre son smartphone et l’espace environnant ? Il me faudrait attendre le bon moment.
Un soir que je regardais la route par la fenêtre du magasin qui m’employait, j’ai aperçu Guillermine marchant dans ma direction, les yeux rivés sur l’écran de son smartphone. Elle poursuivait les Pokémon, essayant de les capturer en leur envoyant des boules magiques (pocketball).
Tout à coup, elle s’engagea résolument sur la chaussée, sans prendre garde à la voiture qui arrivait très vite sur elle. L’accident était inévitable. Horreur ! J’ai serré la tête un instant entre mes mains, remarquant que le chauffard s’était enfui. Mais déjà je réagissais sortant dans la rue et courant vers Guillermine.
Le véhicule l’a heurté de son aile droite l’envoyant sur le bas-côté de la route. Je lui ai tâté le pouls, elle était en vie. J’ai pris mon portable pour appeler les secours. En attendant leur arrivée, je l’ai couchée sur le flanc. Puis, à genoux à ses côtés, je me suis mis à lui dire que le voyage dans le bus, à quelques pas d’elle, était pour moi l’un des moments les plus agréables de la journée. Je désirais depuis longtemps lui parler, mais j’hésitais remettant cela à plus tard, de peur de la déranger.
Les pompiers sont arrivés toutes sirènes hurlantes, suivis par police. L’un des policiers s’est mis à m’interroger. Je lui ai raconté comment l’accident s’était produit. La voiture qui avait renversé la fille roulait trop vite. Ma bonne mémoire visuelle m’avait permis de retenir l’immatriculation du véhicule. Je la lui ai donnée. Là-dessus, ils m’ont laissé partir, après m’avoir dit que je serais sans doute appelé à témoigner.
Rentré chez moi, j’ai téléphoné à l’hôpital pour m’informer de l’état de Guillermine. Elle était dans le service de soins intensifs, mais son pronostic vital n’était pas engagé. Je me suis réjoui que Guillermine ait échappé au pire. Maintenant, j’attendais impatiemment de la revoir dans le bus.
Environ une semaine après l'accident, j’ai reçu un appel inattendu. Guillermine voulait me voir. Je me suis rendu à son chevet à l’heure convenue. Elle m’a dit d’emblée :
— Merci. Vous m’avez sauvé la vie.
—Je suis très heureux de vous voir hors de danger. L’important c’est que vous vous remettiez très vite. Vous me manquez le matin dans le bus.
— Il faut pas se vouvoyer. J’ai entendu ce que tu m’as dit juste après l’accident. Nous pourrons nous parler dans le bus. Et ailleurs, si tu le souhaites.
Je lui répondis d’une voix émue que l’hôpital, faute de mieux pour le moment, me convenait parfaitement pour lui faire la conversation. Je reviendrais lui rendre visite tous les jours, si elle m’en accordait la permission. Elle sourit tout en hochant la tête, et elle m’a dit qu’elle guérirait plus vite, grâce à mes visites.
— Quel est ton nom ?
— Léandre.
— J’aime bien. C’est un prénom aussi ringard que le mien.
Guillermine est sortie de l’hôpital, elle ne reprendra le travail qu’à la fin du mois. En attendant, nous nous voyons chaque fois que nous en avons l’occasion et, dans les semaines à venir, nous avons l’intention d’aller beaucoup plus loin.
J. L. Miranda
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