lundi 13 mars 2017

Les ânes d'Andalousie



C’était en Andalousie au siècle dernier, dans une fête foraine. Franco avait encore quelques années de pouvoir absolu devant lui et pas mal d'opposants à envoyer au garrot. La France, elle, se relevait péniblement des ruines de la guerre.

Mon grand-père était là, dans la poussière, sous le soleil brûlant, au milieu d’une foule d’Andalous qui s’éclataient bruyamment. Il s’était rendu à Séville pour affaires, mais, puisqu’il s’y trouvait, il ne résista pas au plaisir de participer aux réjouissances.

Après avoir fait le tour de la foire, il s’arrêta devant une baraque de toile qui ne payait pas de mine, mais d’où les gens sortaient de bonne humeur. Il ignorait de quoi ils riaient, puisque personne ne disait mot sur la nature du spectacle, ce qui excitait d’autant plus sa curiosité. Il pressentait sur leur physionomie une nuance ambiguë qui, prise avec le mystère dont ils entouraient leur rire, le portait à croire que quelque chose d’inédit se passait à l’intérieur.

On payait vingt-cinq pesetas pour voir un tableau vivant qu’on regardait presque sans s’arrêter. Le spectacle se distinguait pour son côté insolite et sa conception simple. Mon grand-père avait passé l’âge de se laisser emballer par ce genre d’attractions. Il avait vu tellement de choses dans sa vie que rien ne l’étonnait plus. Pourtant, une fois n’est pas coutume, il se décida à ouvrir le porte-monnaie.

La queue devant l’entrée de la baraque s’allongeait sans cesse, drainant un flux continu de pesetas dans la caisse du forain, qui gardait un petit sourire narquois aux lèvres, au grand dam de ses confrères qui enviaient son succès.

Eh bien ! mon grand-père pénétra à son tour à l’intérieur de la baraque. Il s’arrêta un instant pour caresser l’animal, puis il sortit en riant comme les autres.

Il s’était trouvé devant un bourrin dont la hauteur au garrot dépassait 1,50 m, la robe brune, avec une tache blanche entre les yeux. Il était attaché par la queue dans une stalle à demi cloisonnée par des panneaux de bois. À son cou pendait une pancarte avec l’inscription suivante :

« ha ! ah ! ah ! comme c’est drôle ! On dirait un défilé d’ânes. »

Mon grand-père riait en sortant de la baraque, parce qu’il avait payé pour voir un canasson le confondre avec un équidé moins noble que lui, dans la hiérarchie de l’espèce. En fait, l’insulte venait de la plume du forain, à qui l’on pardonnait volontiers l’audace. Du moins, personne ne s’avisa d’aller chercher querelle à ce dernier.

J. L. Miranda










Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire