samedi 18 mars 2017

Mal d'amour

Avant que le sida ne vienne semer la panique parmi les mortels, il y avait déjà des maladies honteuses liées au sexe. La plus grave était la syphilis, qui emporta Schubert à l’âge de trente et un ans. Elle a privé l’humanité des chefs-d’œuvre que mon musicien favori aurait sans doute composés, si la maladie de l’amour n’avait pas mis une fin prématurée à sa vie.

Mon cousin, Candido, a fait aussi une expérience douloureuse dans ce domaine. Il était un homme à femmes. Son énorme besoin de répandre sa semence le portait à être peu scrupuleux dans le choix de ses partenaires. Aussi négligeait-il de se protéger contre les risques de contamination. Bref, il était un écervelé inconscient. L’un de ceux (et ils sont plus nombreux qu’on ne le pense) qui ne se rendent compte du danger de la baignade en eaux profondes que lorsqu’ils sont en train de se noyer.

C’était d’autant plus dommage que le garçon avait les traits délicats et la taille bien prise. Il pouvait très bien nouer une relation sérieuse avec une femme qui le mettrait à l’abri des chaudes-pisses, vérole, et autres maladies de même origine.

Il flirtait avec des femmes honnêtes le jour, surtout Carmen, la fille du boulanger. Elle ne cachait pas la sympathie qu’il lui inspirait. Parfois, elle s’imaginait mariée avec lui, prête à lui donner de beaux enfants et à l’aimer pour la vie.

Seulement, Candido courait les traînées la nuit, il savait mieux que personne les endroits où elles se vendaient à n’importe qui. Et il n’était pas question pour lui de sortir couvert, il voulait sa peau collée contre celle de ses partenaires.

Quelque temps après qu’une Brésilienne lui a servi les plaisirs dont elle avait le secret, il a senti des brûlures en urinant. Il ne s'en est pas préoccupé outre mesure. Pour éviter que la nouvelle de son affection ne se répande dans son quartier, il est allé trouver un ami qui habitait la ville voisine. 

Celui-ci lui a conseillé des remèdes de bonne femme. C’était longtemps avant que le sida ne vienne faire des ravages. On n’allait voir le médecin que pour des problèmes graves, invalidants. Candido avait de l’appétit, il mangeait, buvait, travaillait normalement. Et il continuait de fréquenter Carmen.

La pauvre fille ne pouvait pas imaginer le mal qui minait son amoureux. Ayant cessé de voir des traînées la nuit, Candido s’est trouvé disponible pour être plus assidu auprès de Carmen. La jeune femme a pris ce fait comme une preuve de l’intérêt qu’il lui portait. Elle a fini par céder au garçon qui avait faim de chair fraîche. Le salaud n’a pas eu le réflexe de protéger sa partenaire. Fatalement, il lui passa la saloperie dont il était porteur.

Carmen s’est plainte à sa mère qui se vit dans l’obligation d’en informer son mari, un homme à poigne, enclin à régler les questions d’honneur à coups de poing. Le boulanger a fait soigner sa fille sans plus attendre, et il lui interdit formellement de voir le vaurien qui l’avait contaminée. 

Quant à celui-ci, un jour qu’il cherchait à voir Carmen, s’aventurant à pénétrer dans la boulangerie, il se retrouva devant le boulanger muni d’une espèce de gourdin. Il chassa le client indésirable avec une volée de coups mémorable. Ses compatriotes, dont je fais partie, s’en souviennent encore.

Candido s’est enfin décidé à consulter un médecin. Celui-ci a fait la grimace lorsqu’il a vu l’état des organes du patient. Une bactérie qui se trouvait endormie dans son corps avait renforcé l’autre qui était à l’origine de la chaude-pisse. Un mariage explosif. Il lui annonça qu’il échapperait difficilement à l’amputation. 

Candido n’en croyait pas ses oreilles. « Mais je ne pourrais plus faire l’amour ! » s’est écrié le jeune homme qui, enfin, se rendait compte de la gravité de son état. « Vous pouvez toujours changer de sexe. C’est la seule possibilité. » a dit le médecin, l’air sérieux.

Rentrant chez lui, Candido s’est encore accordé un délai de réflexion ; puis, comme il commençait à sentir la pourriture de sa chair, il s’est décidé à consulter un autre médecin, dans l’espoir qu’il lui évite l’amputation tant redoutée.

Ayant examiné le patient, celui-ci l’a rassuré. Le fruit était mûr, l’amputation n’était pas nécessaire. Il le fit monter sur une chaise, afin de pouvoir mieux évaluer la situation. Candido tenait son pantalon d’une main, la braguette ouverte, il le laissa tomber sur ses chaussures, à la demande du praticien.

« Maintenant, sautez sur le plancher à pieds joints », dit-il tout en s’écartant.

Candido s’est exécuté sans rechigner, et il a vu, ahuri, son membre viril tomber par terre, devant lui.

J. L. Miranda



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