mercredi 29 mars 2017

Paulo, le pyromane



Paulo, le pyromane



Quelques minutes après le départ de l’incendie, on ne peut pas encore imaginer la tragédie qui va endeuiller la ville de Funchal, chef-lieu de l’île de Madère, la perle de l’Atlantique.

Paulo a quitté la maison et s’est mis à descendre tranquillement le flanc de la colline. La confusion s’était déjà installée dans le quartier de Saint-Roque, avec les pompiers, les policiers et les journalistes allant d'un côté et de l'autre, quand il a détalé en entendant ce cri :

«C’est lui, c’est lui qui a allumé le feu ! »

La femme qui accusait le jeune homme n’avait rien vu –  personne n'a rien vu, d’ailleurs – mais elle venait de comprendre la situation. Paul avait bu et consommé des drogues, elle se rappelait ses pupilles dilatées, et des taches blanches de salive desséchée amassées sur les commissures de des lèvres. Il lui avait jeté un regard de travers quand il l’a croisée quelques minutes auparavant. Comme à son habitude, il se plaisait à provoquer les gens. Il a suffi d’un banal « bon week-end » pour qu’il réponde :

« Je sais pas si le week-end sera bon pour tout le monde. Peut-être que je reviendrais plus ; et je prendrais d'autres avec moi ».

Personne ne faisait plus attention à ce qu’il disait. Mais, cette fois, le feu était là, il progressait rapidement, détruisant tout sur son passage.
Paulo vivait depuis trois ans à Saint-Roque, en compagnie d’un homme plus âgé que lui, chevrier de son état.  Il le traitait de « parrain », c’était son bienfaiteur. C’est lui le premier à se rendre compte du crime de son protégé, suivant les déclarations de la police.

Le jour qu’il a décidé d’incendier l’île, Paulo s’était levé de bonne heure, pour aller travailler dans un chantier proche. Quand il avait du travail, il partait à sept heures du matin et revenait en milieu d’après-midi. Rentrant à la maison lundi dernier, il trouva le berger en train de regarder un feuilleton à la télé. D’un coup d’œil, celui-ci s’est aperçu que Paulo, en plus d’une bonne dose d’alcool, avait pris de la drogue.

Il avait mis le feu derrière la maison, juste avant d’ouvrir la porte et de se retrouver face à face avec son hébergeur.

« J’ai foutu le feu au quartier ! »

Pris par les images qui défilaient sur l’écran, le parrain a fait la sourde oreille. Il ne faisait plus attention aux fanfaronnades du jeune homme. Mais, celui-ci a insisté :

« Viens voir. J’ai tout incendié. Le berger s’est approché de la fenêtre, il n’en croyait pas ses yeux. Il prit le téléphone pour appeler la police, tandis que Paulo prenait le large. Il n’avait d’autre choix que de dénoncer son protégé à la justice.

Avant de venir s’installer à Saint-Roque, la vie de Paulo n’avait été qu’une longue suite de tribulations. On lui a trouvé une famille adoptive, après que ses parents biologiques l’aient abandonné. Il n’y a jamais trouvé sa place. Il est parti dès qu’il a atteint sa majorité, brouillé avec les gens qui lui avaient tendu la main. Depuis, ils ne se voyaient plus, ne se parlaient plus, s’il leur arrivait de se croiser dans la rue.

Paulo vivait dans la rue quand le berger l’a rencontré, sale et échevelé, fouillant dans poubelles à la recherche de quelque chose à manger. Il vagabondait à travers l’île, fricotant avec la racaille de son espèce. Mauvaise graine, balbutiaient les gens en le voyant. Maintenant, son parrain pleurait à chaudes larmes en regardant la montagne carbonisée, la montagne qu’il avait fait découvrir à Paulo. Il se répandait en lamentations :

« Allez vous apitoyer d’un vagabond sans famille ni amis ! Je vivais seul, j’avais de l’espace pour deux. Et qu’est-ce que j’ai fait ? J’ai amené un criminel sous mon toit. »
Les habitants de Saint-Roque n’avaient jamais aimé Paulo, sa tête ne leur revenait pas, ni à eux ni à la police qui le tenait à l’œil. Certains trouvaient même qu’il avait l’allure et le comportement d’un psychopathe. Il ne parlait à personne, ne rendait jamais le salut qu’on lui adressait. Mais, quand il se trouvait sous l’effet de la drogue, il relevait la tête et lançait aux passants ses menaces habituelles :

« Un de ces jours, je vais tous vous niquer ! »

Les intimidations qu’il répétait à tout bout de champ n’effrayaient guère les gens du quartier, même s’ils savaient qu’il avait été emprisonné pour avoir fait l’incendiaire ailleurs. Ces derniers temps, néanmoins, l’attitude de Paulo les irritait sérieusement. Certaines personnes avaient porté plainte contre lui, l’accusant de maltraiter les chiens du voisinage. Il a répondu que lesdits chiens s’attaquaient aux chèvres du parrain et qu’ils en avaient tué quelques-unes.

Le jour qu’il a mis la moitié de l’île de Madère en flammes, Paulo a essayé en vain de s’enfuir. Deux éléments de la PJ lui ont mis le grappin dessus rapidement, après que le parrain leur ait raconté tout ce qu’il savait de l’incendiaire.

Le peuple est en colère, des cris de vengeance se font entendre à Saint-Roque et ailleurs, là où les flammes ont tout réduit en cendres. On dit que, en mettant le feu à l’île, Paulo a signé son arrêt de mort. « Qu’il revienne par ici, il n’en sortira pas vivant. »

Craignant pour sa sécurité, les juges ont décidé de placer le suspect en prison préventive. Mais, ce n’est qu’une question de temps, il doit payer le mal qu’il a fait, dit-on à qui veut l’entendre. Entre-temps, la population s’en prend à la police et au tribunal. Ils savent depuis belle lurette que Paulo s’amuse à jouer avec le feu, et ils n’ont rien fait pour l’empêcher de recommencer.

Un pêcheur remonte du port vers son quartier ; il a le teint bruni par l’air marin et l’œil dur sous ses sourcils broussailleux. Sa maison a brûlé, il loge chez des amis en attendant de retrouver un nouveau foyer. Il dit qu’il aurait préféré que Paulo reste en liberté. Il paierait au prix fort le crime qu’il a commis.

« De toute façon, il ne restera pas longtemps en prison. La justice ici n’a pas la main lourde. Quand il en sortira, il se trouvera quelqu’un pour lui faire payer son crime plus cher que la peine que décidera le tribunal. »

Liberto Borges


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