mercredi 5 avril 2017

L'envie d'écrire

Je suis arrivé en France, il y aura bientôt quarante ans. J’étais alors un jeune homme un peu rêveur, qui caressait vaguement l’espoir de réussir dans les lettres. Aujourd’hui, fort de mon expérience vécue, je regarde avec beaucoup de complaisance mes longues années de tâtonnements qui ont abouti à une œuvre littéraire à l’état d’ébauche.

Dans des jaillissements désordonnés, j’écrivais des poèmes de composition fruste, ignorant la métrique. Je n’avais pas la patience de chercher la forme la plus adéquate aux sentiments que je voulais exprimer. J’écrivais dans la douleur, un peu comme une femme qui accouche. Mes vers étaient des cris de souffrance que personne n’entendait, d’autant plus pathétiques qu’ils n’entamaient pas le silence sépulcral qui m’habitait.

Aussi, débordant d’enthousiasme, me suis-je à maintes reprises essayé au roman. Partant, j’avais en tête très clairement le début et la fin du récit ; j’avais aussi l’idée de l’intrigue que je me faisais fort de développer au fil des pages. Seulement, au bout du premier chapitre, l’enthousiasme commençait à faiblir, sous l’influence d’idées qui me paraissaient plus originales.


Je devenais alors un détracteur impitoyable de l’ouvrage que je venais d’entreprendre. A mon sens, ma prose manquait d’allant et d’originalité, mes personnages me semblaient trop conventionnels, mon style manquait de vigueur. Enfin, les feuillets laborieusement noircis, devenus lettre morte, allaient moisir au fond d’un tiroir.

Cependant, je songeais à un nouvel essai me promettant que, cette fois, j’irais jusqu’au bout, quel que soit le destin du manuscrit, fût-il voué aux flammes du désespoir. En vain. A peine avais-je fini le premier chapitre que je ne croyais plus à mon histoire.

Le seul récit que j’ai réussi à achever, «L’affaire des bombes», a été refusé par le premier éditeur à qui je l’ai adressé. Les éditions du « Fleuve Noir ». J’aurais pu le retravailler, quitte à entreprendre une refonte complète du texte. Je n’en ai pas eu le courage.

Avec le recul, je suis persuadé que cela en aurait valu la peine. J’ai préféré le réduire en cendres. Cet échec n’a fait qu’aggraver mes inhibitions ; il m’a fallu plus de dix ans pour m’en remettre.

C’est au tournant de la cinquantaine, abordée péniblement à la suite d’une déception amoureuse, que j’ai fermement décidé de devenir un écrivain pour de vrai. J’écrirai tant que j’aurais la force et la lucidité nécessaires pour tenir la plume.

Pour commencer, j’ai pensé que le mieux serait de raconter ma propre histoire. Pas besoin de plan ni d’inventions plus ou moins vraisemblables. Il me suffirait de débusquer mes souvenirs sous la gélatine des années, leur restituant autant que faire se peut les pulsations de ma vie passée. Ma plume ne risquait pas de languir, essoufflée, elle puiserait son énergie dans la matière vivante qu’elle aurait à traiter, participant ainsi à une sorte de catharsis qui aboutirait à sa libération définitive.

Toutefois, comme une fumée tenace que le vent n’arrive pas à disperser, le doute, malgré ma ferme résolution, subsistait dans mon esprit, projetant la crainte d’un nouvel échec aux frontières de l’univers que je voulais créer. Cette fois, si je n’allais pas au bout de mon entreprise, je savais que les conséquences seraient désastreuses pour mon avenir. Dès lors, mon ardeur à la tâche se trouva redoublée.

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