La mémoire est capricieuse, elle peut garder précieusement un souvenir banal, vieux de cinquante ans, et enfouir, dans ses tiroirs obscurs, des tranches de vie saignantes vécues récemment.
Je me remémore fréquemment une scène qui remonte à un passé lointain. C’est sans doute mon souvenir le plus ancien. Je devais avoir trois ou quatre ans. Il fallait que je me hisse sur la pointe des pieds, les bras levés, pour toucher le bord du comptoir de l'épicerie.
Ce jour-là, je venais de trouver, dans la fente du mur de notre masure, une pièce de monnaie recouverte de vert-de-gris qui n’avait plus cours depuis longtemps. Je me suis empressé de courir la dépenser. J’ai mis avec peine mon petit trésor sur le bord du comptoir.
Une jeune femme souriante s’est penchée pour me regarder, après m'avoir donné une tape légère sur les doigts. Elle m’a demandé ce que je faisais là. Je lui ai répondu promptement que je voulais acheter des bonbons.
J’avais reculé vers la porte pour regarder la jeune épicière. Elle a retourné la pièce de monnaie dans la main. Puis, l’ayant glissé dans la poche de son tablier, elle prit trois caramels dans un grand pot de verre et me les a donnés, tout en précisant qu’il ne fallait pas revenir avec des pièces sans valeur.
Liberto Borges

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