lundi 10 avril 2017

Migrants



Dans la mer aventureuse de la jeunesse, j’ai toujours rêvé naviguer vers des horizons splendides, sans trop me demander où accosterait mon navire. Le rêve me tiendrait lieu de carte, l’intuition me servirait de compas.

Mais un beau jour, vers ma vingt-cinquième année, j’ai senti la nécessité de prendre un virage décisif. Alors, saisissant la barre à pleines mains, j’ai mis le cap sur la France.
J’abordais ainsi une phase nouvelle de ma vie, bien plus rude que la première.

Ayant choisi la route de l’émigration, je m’interdisais toute velléité de retour en arrière. Après avoir pris pied dans le prospère pays des francs, je ne pouvais rentrer chez moi que la tête basse, semblable au soldat accablé par la défaite. Dès lors, le reste de mes jours, je les vivrais comme un raté, le cœur abreuvé d’amertume chaque fois qu’un compatriote, fier de sa réussite, reviendrait au pays en vacances.

J’avais la ferme intention de vivre ma vie ici, quoi qu’il advienne. Pourtant les difficultés m’apparaissaient si grandes, si nombreuses que, songeant à ma faible personne, je désespérais de ne jamais pouvoir les surmonter. Coupé de mes racines, j’allais affronter un environnement hostile ; j’aurais à endurer la plus terrible des solitudes, celle qui fend le cœur de l’exilé de tous les abandons.

Je devrais m’habituer au climat, tout apprendre des gens et de leur façon de vivre, franchir la barrière de la langue sur l’échelle verbale. Je devrais avancer pas à pas, lentement, construisant des phrases simples avec des mots entendus çà et là, les mélangeant à d’autres, mémorisées au hasard de lectures laborieuses. Bref, je me trouvais au pied d’une montagne escarpée, dont le sommet était coiffé d’un grand soleil.

C’est avec la foi d’un païen converti, à tâtons, dans le brouillard de l’incertitude que j’ai attaqué les premiers coteaux. Pourvu que j’atteigne le milieu du versant, me disais-je lorsque l’abattement me gagnait, ce sera déjà un motif de satisfaction.

Je marchais en terre étrangère, qui a fini par devenir la mienne, sans trop savoir où aboutiraient mes pas. Je ne saurais me permettre le luxe d’un plan de carrière, pas plus que d’ouvrir une fenêtre ensoleillée sur l’avenir. Je me trouvais dans une situation précaire, dénué de tout lien, exposé bien souvent à la mauvaise volonté et au mépris. Il me fallait trimer chaque jour, rien que pour pouvoir vivre et espérer.

Je suis arrivé à destination un 29 juillet. J’avais mis plusieurs jours et autant de nuits pour traverser la Péninsule ibérique et une partie de la France. Presque deux mille kilomètres parcourus dans l’incertitude la plus totale, sans véritable répit, à pied, en auto-stop, en car, en train, recru de fatigue, transi de peur par moments.

Même si, à cette époque-là, les autorités portugaises et espagnoles laissaient filer les émigrants clandestins qui se ruaient vers le nord de l’Europe, l’aventure en solitaire n’était pas sans danger. Les exploiteurs de la détresse humaine se tenaient aux aguets.

Toujours aussi périlleuse, mais moins lucrative, l’activité des passeurs avait fait son temps. Quelques-uns s’étaient reconvertis en trafiquants de sueur humaine.

A la gare routière d’Orense, en Espagne, j’ai été abordé par un type aux mains oisives, à la mise soignée ; il m’assurait un emploi dès mon arrivée en France. Il me proposait une promesse d’embauche contre le versement immédiat de dix mille pesetas ou escudos, suivant la couleur des billets de banque que j’avais sur moi. A l’entendre, c’était une affaire à saisir sans hésitation.

J’ai refusé son offre lui disant qu’elle ne m’intéressait pas et que, du reste, je n'en avais pas les moyens. Il m'a répondu que je pouvais payer plus tard ; il suffisait que je signe un papier attestant que je lui devais la somme convenue ; il se ferait régler directement par mon futur employeur.

Comme je m’éloignais lui signifiant que la discussion ne servait à rien, il m’emboîta le pas et revint à la charge, fronçant les sourcils, me pressant de signer ; puis, prenant conscience que je n’avais pas l’intention de me laisser conter, il se mit à débiter des menaces à mi-voix. Il avait un contact dans la police, allait me dénoncer, je rentrerais au pays menottes aux poings.

A cet instant précis, le café qui se trouvait en face de nous, de l’autre côté de la rue, m’apparut comme un refuge pour échapper à l’escroc. Auprès des gens qui s’y trouvaient attablés, et surtout le patron que je voyais en train de tirer des bières pression, je me sentirais en sécurité. Je m’y suis donc précipité, le cœur bondissant dans la poitrine, comme si j’avais un chien enragé aux trousses.

Derrière le comptoir, le patron, un homme d’une cinquantaine d’années, plus robuste que la moyenne des Espagnols, quelque peu enveloppé, arborant un large poitrail de catcheur à la retraite, comprit en me voyant que j’étais sous pression, comme la bière qui coulait sur la paroi embuée de la chope qu’il tenait à la main.

Entre-temps, M. Gomes, c’était ainsi que s’appelait le trafiquant de main d’œuvre, pénétra dans le café à son tour, décontracté, lui, comme un touriste qui a envie boire un verre, et il est venu se coller contre moi.

Ramassant tout mon courage, je lui ai dit d’une voix assez forte pour que tout le monde puisse m’entendre:

– Je vous ai dit que je ne veux pas de votre emploi. J’ai des amis en France, je me débrouillerai bien tout seul.

Le cafetier, qui connaissait sans doute le genre de fripouilles qui tournaient autour de la gare routière, s’est adressé au garçon qui se trouvait assis près de la porte.

– Pablo, va me chercher le sergent Garcia. Dis-lui que c’est urgent.

Cette formule s’est avérée aussi efficace qu’un jet d’eau bouillante sur un nid de guêpes. Pablo n’avait pas encore bougé de sa chaise que Gomes déguerpissait sans demander son reste.

Tout de suite, je me suis senti plus à l’aise ; c’était comme si je portais une cravate trop serrée autour du cou et que je décidais de la dénouer, déboutonnant le col de la chemise par la même occasion. Aussitôt, mon souffle retrouva sa profondeur et son rythme naturels.

Du coup, j’ai eu envie de savourer un demi pression ; mes lèvres frémissaient devant la mousse blanche, fraîche et soyeuse qui coiffait la bière. J’ai fait un signe au patron ; il glissa une chope devant moi.

J’ai tenu à payer d’avance. J’ai posé sur le comptoir un billet de cinq cents pesetas qui voisinait, dans mon portefeuille, avec quelques petites coupures en francs..

J. L. Miranda
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