Dans la mer
aventureuse de la jeunesse, j’ai toujours rêvé naviguer vers des horizons
splendides, sans trop me demander où accosterait mon navire. Le rêve me tiendrait
lieu de carte, l’intuition me servirait de compas.
Mais un beau
jour, vers ma vingt-cinquième année, j’ai senti la nécessité de prendre un
virage décisif. Alors, saisissant la barre à pleines mains, j’ai mis le cap sur
la France.
J’abordais ainsi
une phase nouvelle de ma vie, bien plus rude que la première.
Ayant choisi
la route de l’émigration, je m’interdisais toute velléité de retour en arrière.
Après avoir pris pied dans le prospère pays des francs, je ne pouvais rentrer
chez moi que la tête basse, semblable au soldat accablé par la défaite. Dès lors, le reste de mes jours, je les vivrais comme un raté, le cœur
abreuvé d’amertume chaque fois qu’un compatriote, fier de sa réussite, reviendrait
au pays en vacances.
J’avais la
ferme intention de vivre ma vie ici, quoi qu’il advienne. Pourtant les
difficultés m’apparaissaient si grandes, si nombreuses que, songeant à ma
faible personne, je désespérais de ne jamais pouvoir les surmonter. Coupé de
mes racines, j’allais affronter un environnement hostile ; j’aurais à
endurer la plus terrible des solitudes, celle qui fend le cœur de l’exilé de
tous les abandons.
Je devrais
m’habituer au climat, tout apprendre des gens et de leur façon de vivre,
franchir la barrière de la langue sur l’échelle verbale. Je devrais avancer pas
à pas, lentement, construisant des phrases simples avec des mots entendus çà et
là, les mélangeant à d’autres, mémorisées au hasard de lectures laborieuses.
Bref, je me trouvais au pied d’une montagne escarpée, dont le sommet était
coiffé d’un grand soleil.
C’est avec
la foi d’un païen converti, à tâtons, dans le brouillard de l’incertitude que
j’ai attaqué les premiers coteaux. Pourvu que j’atteigne le milieu du versant,
me disais-je lorsque l’abattement me gagnait, ce sera déjà un motif de satisfaction.
Je marchais
en terre étrangère, qui a fini par devenir la mienne, sans trop savoir où
aboutiraient mes pas. Je ne saurais me permettre le luxe d’un plan de carrière,
pas plus que d’ouvrir une fenêtre ensoleillée sur l’avenir. Je me trouvais dans
une situation précaire, dénué de tout lien, exposé bien souvent à la mauvaise
volonté et au mépris. Il me fallait trimer chaque jour, rien que pour pouvoir
vivre et espérer.
Je suis
arrivé à destination un 29 juillet. J’avais mis plusieurs jours et autant de nuits
pour traverser la Péninsule ibérique et une partie de la France. Presque deux
mille kilomètres parcourus dans l’incertitude la plus totale, sans véritable
répit, à pied, en auto-stop, en car, en train, recru de fatigue, transi de
peur par moments.
Même si, à cette
époque-là, les autorités portugaises et espagnoles laissaient filer les
émigrants clandestins qui se ruaient vers le nord de l’Europe, l’aventure en
solitaire n’était pas sans danger. Les exploiteurs de la détresse humaine se
tenaient aux aguets.
Toujours
aussi périlleuse, mais moins lucrative, l’activité des passeurs avait fait son
temps. Quelques-uns s’étaient reconvertis en trafiquants de sueur humaine.
A la gare
routière d’Orense, en Espagne, j’ai été abordé par un type aux mains oisives, à la mise
soignée ; il m’assurait un emploi dès mon arrivée en France. Il me proposait
une promesse d’embauche contre le versement immédiat de dix mille pesetas ou
escudos, suivant la couleur des billets de banque que j’avais sur moi. A l’entendre,
c’était une affaire à saisir sans hésitation.
J’ai refusé
son offre lui disant qu’elle ne m’intéressait pas et que, du reste, je n'en avais pas les moyens. Il m'a répondu que je pouvais payer plus tard ; il
suffisait que je signe un papier attestant que je lui devais la somme convenue ;
il se ferait régler directement par mon futur employeur.
Comme je
m’éloignais lui signifiant que la discussion ne servait à rien, il m’emboîta le
pas et revint à la charge, fronçant les sourcils, me pressant de signer ;
puis, prenant conscience que je n’avais pas l’intention de me laisser conter,
il se mit à débiter des menaces à mi-voix. Il avait un contact dans la police,
allait me dénoncer, je rentrerais au pays menottes aux poings.
A cet
instant précis, le café qui se trouvait en face de nous, de l’autre côté de la
rue, m’apparut comme un refuge pour échapper à l’escroc. Auprès des gens qui
s’y trouvaient attablés, et surtout le patron que je voyais en train de tirer
des bières pression, je me sentirais en sécurité. Je m’y suis donc précipité,
le cœur bondissant dans la poitrine, comme si j’avais un chien enragé aux
trousses.
Derrière le
comptoir, le patron, un homme d’une cinquantaine d’années, plus robuste que la
moyenne des Espagnols, quelque peu enveloppé, arborant un large poitrail de
catcheur à la retraite, comprit en me voyant que j’étais sous pression, comme
la bière qui coulait sur la paroi embuée de la chope qu’il tenait à la main.
Entre-temps,
M. Gomes, c’était ainsi que s’appelait le trafiquant de main d’œuvre, pénétra
dans le café à son tour, décontracté, lui, comme un touriste qui a envie boire
un verre, et il est venu se coller contre moi.
Ramassant
tout mon courage, je lui ai dit d’une voix assez forte pour que tout le monde
puisse m’entendre:
– Je vous ai
dit que je ne veux pas de votre emploi. J’ai des amis en France, je me
débrouillerai bien tout seul.
Le cafetier,
qui connaissait sans doute le genre de fripouilles qui tournaient autour de la
gare routière, s’est adressé au garçon qui se trouvait assis près de la porte.
– Pablo, va
me chercher le sergent Garcia. Dis-lui que c’est urgent.
Cette
formule s’est avérée aussi efficace qu’un jet d’eau bouillante sur un nid de
guêpes. Pablo n’avait pas encore bougé de sa chaise que Gomes déguerpissait
sans demander son reste.
Tout de
suite, je me suis senti plus à l’aise ; c’était comme si je portais une
cravate trop serrée autour du cou et que je décidais de la dénouer, déboutonnant
le col de la chemise par la même occasion. Aussitôt, mon souffle retrouva sa
profondeur et son rythme naturels.
Du coup,
j’ai eu envie de savourer un demi pression ; mes lèvres frémissaient
devant la mousse blanche, fraîche et soyeuse qui coiffait la bière. J’ai fait
un signe au patron ; il glissa une chope devant moi.
J’ai tenu à
payer d’avance. J’ai posé sur le comptoir un billet de cinq cents pesetas qui
voisinait, dans mon portefeuille, avec quelques petites coupures en francs..
J. L. Miranda
J. L. Miranda
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