mercredi 8 avril 2020

Corps de rêve




Un écrit n’est d’abord qu’une idée qui nous inspire. On se met à rêver, l’idée s’élargit comme les cercles concentriques dans une mare lorsqu’on y jette un caillou. La création de l’œuvre est en marche. Rêvant toujours, on prend des notes, on imagine les personnages que l’on veut faire vivre, on ébauche leur portrait. Arrive le moment où le processus de création nous semble assez avancé pour dresser un plan. C’est le squelette de l’œuvre. Puis vient le moment où l’on se sent prêt pour coucher sur le papier le premier jet de l’œuvre, que l’on doit retravailler jusqu’à ce que le rêve inspiré par l’idée devienne une histoire vivante. C’est le corps du rêve.

L'oncle Charles

Dès l’éclosion du coronavirus en Chine, Charles suit assidument l’évolution de l’épidémie. Il a soixante-quinze ans bon pied bon œil, mais certaines fragilités peuvent être fatales à son âge. Il sait que le virus arrivera en France, c’est une question de temps. Avec la mondialisation et le tourisme de masse, il a une multitude de vecteurs pour se répandre aux quatre coins de la planète.

Charles vit seul dans un petit appartement en Île-de-France, depuis le décès de sa compagne. Sa fille unique, Mathilde, habite dans le Midi, avec son mari et leurs deux enfants. Il s’y rend deux fois par an, à l’occasion des fêtes de fin d’année et pendant les vacances d’été. D’habitude, il sort après le déjeuner, se rend dans le bistrot du coin où il retrouve de vieux camarades. Ils jouent aux cartes, ou bien ils parlent du temps qu’il fait, évoquant parfois des souvenirs communs.
Quand il apprend que la première victime du coronavirus, en France, habitait dans l’Oise, il sait que le coronavirus se rapprochera de sa porte, et peut-être qu’il trouvera le moyen de s’introduire chez lui. Ce département devient très vite le premier foyer d’infection. Mulhouse et le Grand Est sont touchés à leur tour quelque temps plus tard. Ses camarades ne s’en inquiètent pas outre mesure. Charles a peur, lui, il sent l’ennemi invisible qui se rapproche. Il sort moins que d’habitude, fait des promenades dans la nature, délaisse le bistrot et ses camarades ; et, quand il s’y rend de temps à autre, il fait attention à ne pas approcher les gens de trop près.
Vers la mi-mars, l’épidémie explose en Île-de-France, surtout à Paris qui devient la ville de France la plus infectée. Quand il apprend qu’il y a des personnes contaminées dans sa commune, Charles reste le plus clair de sa journée à la maison. Il va faire ses courses dans le supermarché du quartier. Aussi, quand il ne pleut pas, il fait une promenade d’une demi-heure, pour s’aérer la tête, faisant attention à s’écarter des gens qu’il croise sur les trottoirs. En fait, il observe les règles de confinement, avant même que le gouvernement ne l’ait décrété.
Charles aime la vie passionnément, il a toujours fait tout ce qui était dans son pouvoir pour la préserver, malgré les durs gagne-pain où il a dû trimer. Il a compris très tôt qu’il n’était pas maître de sa destinée, et l’expérience lui a appris que les plaies de l’âge mûr sont souvent aggravées par des erreurs de jeunesse. Alors, il a adopté comme règle de vie le précepte de Racine : « Qui veut voyager loin ménage sa monture. » Il rêvait de vivre vieux, très vieux, peut-être centenaire.
Il suit la crise sanitaire à la télévision jour après jour. Les hôpitaux de l’Île-de-France arrivent à saturation ; on transfère des malades en avion médicalisé du Grand Est vers les hôpitaux de l’ouest du pays. Un médecin strasbourgeois aurait déclaré qu’on entuberait plus des malades âgés de plus de soixante-quinze ans. Charles se révolte. « Comment a-t-on pu en arriver là ? Hippocrate doit se retourner dans sa tombe. Comment peut-on décider de la vie ou de la mort d’une personne sur le seul critère de l’âge ? Il est des malades de soixante-quinze ans dont l’état de santé général est meilleur que celui de patients quinze ou vingt ans plus jeunes.
Un jour, un ministre a déclaré que gouverner c’est prévoir. Charles bondit dans son fauteuil. Il interpelle le gouvernant, laisse éclater sa colère :
« Quel culot ! Y a pas assez de masques, pas assez de lits de réanimation, pas assez de respirateurs. Vous appelez ça de la prévoyance ? Le coronavirus est apparu en Chine en décembre. Vous avez eu le temps de préparer le système de santé pour faire face. Qu’avez-vous fait ? Rien. Comme si le virus allait s’arrêter à nos frontières. L’Allemagne dispose de vingt mille lits, tandis que la France n’en compte que cinq mille. Alors, où est la prévoyance ? » Ouf ! Charles a vidé son sac devant le petit écran. Cela lui a apporté un grand soulagement.

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samedi 21 mars 2020

Coronavirus

Les hôpitaux sont engorgés. Les médecins risquent d'être confrontés à des choix cornéliens: laisser mourir les patients les plus fragiles au profit de ceux qui ont des chances réelles de guérir. Hippocrate doit se retourner dans sa tombe. Qu'on retienne ses deux chiffres: l'Allemagne dispose de 20000 lits équipés pour la réanimation, alors que la France n'a que 5000, quatre fois moins. A qui la faute? Au manque de clairvoyance des gouvernants qui, depuis de longues années, ne cessent de rogner le budget des hôpitaux. Voilà pourquoi la qualité des services de santé publique se dégrade année après année. Les meilleurs médecins quittent le service public pour aller dans le secteur privé où ils sont mieux payés. Les cliniques et les hôpitaux privés, des établissement à but lucratif, sont réputés plus efficaces, mais pas du tout moins coûteux. 
Mais l'inimaginable est que, au cœur d'une calamité susceptible de causer des milliers de morts, il n'y a même pas assez de masques pour protéger le personnel soignant engagé, nuit et jour, dans une véritable course contre la mort. Pourtant, c'était facile à prévoir. On savait que l'épidémie qui venait d'éclater en Chine arriverait en Europe. Pourquoi, dès la mi-janvier, on n'a pas eu l'idée de vérifier si notre système de santé était prêt pour combattre au mieux le coronavirus?
 Enfin, qu'il nous soit permis d'espérer que l'épidémie, qui sévit partout dans le pays, serve au moins de leçon à ceux qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez.

samedi 14 mars 2020


« Le XXIe siècle sera mystique ou il ne sera pas. » Je cite André Malraux. On ne peut pas dire que la spiritualité est en train de s’accroître sur Terre, tant s’en faut. Le scandale des prêtres pédophiles, qui défraient la chronique régulièrement, apparaît comme le signe tangible de la décadence de l’Église. Bref n’est pas visionnaire qui veut.
Qu’avons-nous vu depuis le début du siècle ? L’activisme islamiste d’Al-Qaïda qui a culminé avec l’attaque au cœur de Manhattan. On a vu aussi deux guerres punitives de dictateurs régnant en maîtres au Moyen-Orient. D’abord celle d’Irak, décidée par George Bush. Après la destruction des tours jumelles, il fallait venger l’affront. Faute de pouvoir envoyer l’armée contre l’insaisissable Ben Laden, il lui fallait un bouc émissaire. Il a trouvé Saddam Hussein. Pourtant, il ne détenait pas la moindre preuve que le maître de Bagdad était mêlé de près ou de loin à l’action terroriste. Il a trouvé une justification pour justifier l’invasion de l’Irak. Dieu l’aurait investi d’une mission : instaurer la démocratie au Moyen-Orient. Devant pareille énormité, on peut se poser des questions sur les capacités des hommes qui gouvernent le monde.
En 2011 a éclaté la guerre de Libye. Apparemment, le colonel Kadhafi dérangeait des hommes politiques de premier plan, et parmi eux Nicolas Sarkozy. Il a été enlevé, puis exécuté aux environs de Syrte. Mais des zones d’ombre restent à élucider sur les circonstances de sa mort.
L’invasion de l’Irak et la guerre de Libye ont déstabilisé le Moyen-Orient et créé les conditions qui ont permis l’émergence de Daesh. L’Irak et la Libye sont en proie à la division et au chaos. Cela ne fait qu’accentuer la misère du peuple. Voilà la situation engendrée par des conflits armés que rien ne justifiait.
*

vendredi 13 mars 2020

Les couples heureux

Les couples heureux n’ont pas d’histoire, je suis d’accord là-dessus. Mais il y a plusieurs formes de bonheur. Chacun le ressent selon sa sensibilité et son tempérament. J’ai connu d’abord le petit bonheur, qui est celui de la majorité des couples. Il m’a fallu beaucoup de temps et de persévérance pour accéder au grand bonheur. Par rapport aux couples que j’ai vu évoluer dans les romans d’amour, et à l’écran, dans des films du même genre, je peux considérer que j’ai trouvé le bonheur majuscule. Je l’ai attendu longtemps, je ne savais pas combien de temps allait durer ma félicité. C’est pour cette raison que je savourais chaque minute, depuis que mon Roméo m’était revenu.
On était depuis trois jours ensemble quand il m’a proposé de changer d’air. On pouvait aller faire un tour à l’île de Ré. On partirait trois jours. Il avait réservé deux nuitées dans un hôtel.
– Est-ce la surprise dont tu m’as parlé ?
– Celle-ci n’était pas prévue au départ. On respire mal ici. Laissons Paris aux touristes.
– Tu as la bougeotte, tu as l’intention de voyager beaucoup ?
– Ça ne te plaît pas ? On aura le voyage de noces après la lune de miel.
– On descend dans la voiture de ma mère. Tu paies le carburant et l’autoroute.
– Et quoi d’autre encore ?
– C’est à toi de voir. Un gros câlin ne me déplairait pas.
– Là, tout de suite ?
– Qu’est-ce que nous en empêche ?
– Dis donc ! Tu es devenue insatiable.
– J’essaie de rattraper le temps perdu.
– À ce rythme-là… il va falloir que tu me fasses boire tes cocktails au champagne.
– Pourquoi pas ? J’en boirai aussi.

jeudi 5 mars 2020

Si vous voulez savoir où en est...


Si vous voulez savoir où en l'écriture de mon nouveau livre, Laura et Luciano, je vous dirai que je m’échine à rédiger le chapitre 39, après quatre-vingt mille mots tapés sur le clavier.

Laura est aux anges, elle a retrouvé Luciano presque deux ans après son départ pour le Portugal. Elle n’a jamais perdu espoir et sa longue attente en a valu la peine. Pendant son absence, elle n’a eu que des aventures sans lendemain, qui ne lui ont apporté rien de bien réconfortant.

Elle est allée chercher Luciano à l’aéroport, l’a ramené chez elle ; et là, un orgasme sismique lui a donné la certitude que son amour pour lui était aussi fort qu’au premier jour. Bientôt, je publierai ici un extrait.

lundi 2 mars 2020

Un cadeau pour vous...

Je vous souhaite la Bienvenue sur mon blog. Pour vous remercier de votre visite, je vous offre un cadeau. Il vous suffit de me laisser une adresse email. Vous choisissez l'eBook qui vous plaît et le format que vous préférez: mobi, ePub ou PDF. Je vous l'adresserai sous huitaine. Cette offre est valable jusqu'à la fin du mois. Dépêchez-vous, c'est gratuit.
Mon email: liberto.borges@gmail.com

dimanche 1 mars 2020

En effeuillant les jours

                                       
Ce livre retrace, en vers, avec beaucoup de sensibilité, le vécu et le ressenti physique et mental d’un homme qui a quitté le Portugal, son pays natal, pour gagner la France des années soixante-dix où il trouva la liberté et les conditions d’épanouissement dont il rêvait. Auparavant, il a dû endurer deux ans en Afrique, fusil à la main, se battant malgré lui dans la guerre coloniale menée par le régime fasciste qui opprimait alors les Portugais. J. L. Miranda a le culte de la femme qu’il idéalise à travers l’image de sa mère adorée, et il n’hésite pas à l’élever sur un piédestal, la considérant comme le joyau de la Création. « C’est toi, ô Femme, l’acte primordial de toute la Création. » Aussi l’amour d’autrui, l’amour de la nature, l’amour tout court percent à fleur de vers, au fil des pages de ce livre ; il y est répété cent dix-sept fois. « Ô nostalgie, parle-moi des chemins qui m’ont conduit ici, parle-moi de mes amours avec des mots profonds. » Cela montre que notre poète a un tempérament romantique ; il évoque le passé qu’il ne peut plus revivre, chérissant ce qui lui est désormais inaccessible. Cependant, il aborde l’amour de plus en plus fragile et éphémère, l'amour physique, sans aucune portée au-delà de l’acte sexuel, se révolte devant la dure réalité du monde où il vit. « Je suis un homme de rien, un rouage de machine, un o.s. pris dans le tas, une chose que l’on façonne, que l’on plie, que l’on use, que l’on change, que l’on jette. »Enfin, on trouve sous sa plume des préoccupations écologiques qui remontent au début des années quatre-vingts, bien avant le réchauffement du climat et les catastrophes qui en découlent. « Nous allons quitter pour de bon l’âge idyllique de la dévotion, acculés que nous sommes dans l’impasse encombrée de ferraille et de poisons. »

La vengeance de Virginie

       Aurélia. – Vous souvenez-vous des flashs de cette nuit ?
M. Vincent. – Parfaitement. J’avais un vin exquis dans un verre de cristal, et le seul fait de l’avoir à la portée des lèvres m’exaltait. J’ai soulevé le verre à la hauteur de mes yeux, la lumière jouait avec aisance sur la robe transparente de ce nectar que je brûlais de déguster ; et pourtant, j’hésitais comme si le fait de le contempler me suffisait et que je regrettais par avance ce bonheur des yeux dont je ne pourrais plus jouir lorsque j’aurais vidé le verre. Puis, j’ai humé le vin dont le bouquet réunissait des parfums capiteux qui rajeunissent le cœur et revigorent les sens. Enfin, lorsque j’ai posé les lèvres sur le bord du verre — avec la délicatesse que j’aurais mise à effleurer le Saint Graal — le vin s’est transformé tout à coup en eau trouble.
Aurélia. – Oh, c’est affreux ! J’imagine votre déception. Quelle est votre interprétation de cette expérience onirique ?
M. Vincent. – Je ne suis pas spécialiste. « Le rêve est la réalisation d’un désir » suivant Freud. Je pense que la vie va rouvrir devant moi sa boîte à surprises. En attendant, j’ignore la couleur dont la nouvelle à venir sera parée.
Aurélia. – Virginie est passée tout à l’heure, elle m’a semblé en pleine forme.
M. Vincent. – Voilà une visite qui me surprend. Je l’ai appelée hier soir ; elle ne m’en a pas parlé.
Aurélia. – Elle repassera après ses cours.
M. Vincent. – Elle doit avoir des problèmes de trésorerie, ça lui arrive fréquemment.
Aurélia. – Et si votre fille venait vous annoncer la nouvelle que vous escomptez d’après vos rêves ?
M. Vincent. – Si elle avait des nouvelles, Virginie me l’aurait dit hier au téléphone.
Aurélia. – Entre le soir et le matin, il s’écoule toute une nuit. Dans ce laps de temps, il se passe une infinité de choses dont l’écho n’arrive pas à vos oreilles, sauf quand ça vous concerne personnellement.
M. Vincent. – Je vous trouve bien énigmatique ce matin. Vous en savez plus long que vous ne m'en dites. Allons, veuillez accoucher s’il vous plaît.


À priori, Christina a tout ou presque pour trouver le bonheur en amour : un physique agréable, un caractère bien trempé, un cœur romantique, une intelligence remarquable, une bonne situation…
Seulement, elle a le malheur de croiser un mauvais garçon qui jette son dévolu sur elle. Alors, les forces obscures du mal se conjuguent pour tisser la toile où elle se laisse prendre, comme un papillon ébloui.
Très vite, elle est happée par l’engrenage tissé par l’imposture et le mensonge. Elle perd ses illusions d’amour et de bonheur au bout de quelque temps. Alors, elle tente de rompre avec l’amoureux indigne, mais il s’accroche, la menace, la fait chanter. Alors, les tribulations de Christina s’enchaînent, la jetant dans le plus grand désespoir.
Elle est courageuse, décide de se battre ; cependant, elle vit la peur au ventre, craint de ne jamais réussir à se débarrasser de ses persécuteurs. L’incertitude et le suspense règnent jusqu’au dénouement.

Extrait

Ricky surveillait discrètement la maison de la famille Thomas ce samedi matin. Il guettait les allées et venues de Christina, afin de déterminer le meilleur moment pour passer à l’action. Quand il vit la jeune femme sortir en compagnie d’une vieille dame appuyée sur son bras, il en avertit Fredo, qui lui donna de nouvelles instructions. Il devait les suivre à distance, s’assurant bien qu’il n’y avait pas des individus suspects dans les environs.

Il suivit leur voiture, qui se dirigeait vers la forêt. Il se gara à distance, descendit de son véhicule sans hâte, alluma une cigarette, puis il fouilla du regard l’espace environnant. Il se mit à marcher sur un sentier, sans perdre les deux femmes de vue. Comme il ne voyait rien d’anormal, il informa son chef que la zone était dégagée. Alors, celui-ci lui ordonna de le rejoindre, ils reviendraient ensemble sur les traces des deux femmes.
Une demi-heure s’était écoulée, ces dernières revenaient vers leur voiture avec l’intention de rentrer à la maison. Christina prit un mouchoir dans son sac à main qu’elle portait en bandoulière, le tendit à Gloria.
– C’est tonique, une promenade en forêt, hein, mamie ? dit Christina.
– Oui, ma chérie, je me sens rajeunir depuis que tu es revenue. Tu rentreras à Paris bientôt, n’est-ce pas ?
– Je ne crois pas. J’attends de pouvoir y vivre en paix. La police finira bien par l’arrêter.
– Que Dieu te protège, mon enfant !
Elles arrivaient près de leur voiture quand celle de Fredo s’immobilisa à leur hauteur. Celui-ci sauta sur l’allée, attrapa Christina par la veste ; elle essaya de résister avec l’aide de Gloria ; il bouscula cette dernière qui tomba à la renverse, puis il poussa Christina brutalement dans l’arrière de son véhicule.
Assis au volant, Ricky attendait le signal de départ. Fredo monta derrière, à côté de Christina ; il fit bloquer les portes, puis la voiture démarra sur les chapeaux de roues. Cette dernière était effondrée, la tête inclinée sur la poitrine, maudissant son destin cruel. Elle pensait à Gloria, qu’elle avait vue immobile, allongée sur le sol. Le misérable n’avait pas hésité à lever les pattes sur une vieille dame.
Elle osait à peine imaginer les souffrances qu’elle devait encore endurer. Elle haïssait Fredo de toutes ses forces. Elle fourra la main dans son sac à main, caressa le révolver dont elle ne se départait pas, depuis que son père avait été sauvagement agressé. Elle l’avait acheté à un trafiquant d’armes, s’était entraînée dans la forêt, sur des cibles de carton, fixées sur des troncs d’arbre. Elle s’était juré de se venger, et pourtant, elle renonça à s’en servir, estimant que le moment était mal choisi. Au lieu du révolver, elle prit un mouchoir pour essuyer ses larmes.
La voiture roulait dans la direction de Versailles. La radio diffusa les dernières nouvelles sur l’état de la circulation. C’était le début des vacances de Pâques, les automobilistes se ruaient vers le sud ; on signalait de gros bouchons autour de Paris. On roulait au pas sur la N10, à cause d’un accident grave sur l’autoroute.
– Tu prendras la route départementale à la sortie de Versailles, comme la dernière fois, dit Fredo.
Il se retourna vers Christina, qui pleurait à chaudes larmes.
– Ça va être ta fête aujourd’hui. Je t’emmène dans une cabane perdue au milieu de nulle part, dit-il avec un sourire sardonique. D’abord, on fera les honneurs à ton corps, comme il se doit. Ricky aussi y aura droit. Avant de repartir, on te liera pieds et mains, puis on mettra le feu à la baraque.
Ils entrèrent dans Versailles, s’y retrouvèrent dans une cohue noire, corsetés dans une file de véhicules qui s’étendait à perte de vue. On avançait au pas ; il fallait plus d’un quart d’heure pour parcourir cinq cents mètres.
Ils finirent par atteindre l’embranchement indiqué par Fredo, bifurquèrent vers la voie secondaire. Il n’y avait plus de voitures devant ni derrière eux, le ruban noir du goudron se déroulait rapidement ; ils ne tardèrent pas à apercevoir la flèche d’une église surmontée d’une croix.
Ils traversèrent le village, poursuivant leur route, mais ils butèrent plus loin sur un obstacle incontournable : un éboulement de terrain avait coupé la circulation dans les deux sens. Il était midi passé et ils avaient l’estomac creux. Ils durent rebrousser chemin, s’arrêtèrent dans le restaurant du village. La patronne se tenait derrière le comptoir, elle causait avec une belle brune au parfum capiteux, l’apparence soignée dans les moindres détails.
Les deux femmes se regardèrent dans les yeux, vivement frappées par la mine lugubre de Christina.
– Eh ! on n’est pas des extraterrestres. La preuve en est que la faim nous taquine l’estomac, dit Fredo, s’adressant à la patronne.
– Je peux vous servir que des repas express.
– Par exemple ?
– Steak frites avec une salade verte.
– Ça nous va. C’est pas très long, j’espère.
– Une demi-heure environ.
Le portable de Fredo se mit à sonner, il sortit dans la rue pour répondre ; c’était un appel de Paris, le conviant à s’y rendre vers 16 h. Il rejoignit sa place auprès de Ricky et de Christina, commanda deux bières et un quart d’eau plate, en attendant que le déjeuner soit servi.
Pendant ce temps, Gianni s’ennuyait dans les embouteillages, qu’il évitait d’ordinaire. Il avait promis de rejoindre sa compagne et son fils, qui se trouvaient depuis une semaine à Bordeaux. Cette perspective ne suscitait pas chez lui un enthousiasme débordant, il avait même cherché en vain un prétexte pour rester à Paris. L’absence de Charlène l’avait porté à réfléchir sur leur couple, et il s’était rendu compte de leur vie insipide depuis la naissance de Jérôme. Mais il finit par se résigner à regagner les bords de la Garonne, faisant preuve de lâcheté à ses propres yeux.
Il avait délaissé l’autoroute, préférant emprunter la N10, et il avait mis presque deux heures pour arriver à Versailles. À la sortie de la ville, fatigué de se voir coincé entre deux pare-chocs, il prit la première voie secondaire qui se présenta devant lui. Il se retrouva sur une route de campagne parfaitement dégagée, serpentant au milieu de champs de colza.
Il écrasa le champignon contre le plancher, essayant de rattraper un peu le temps perdu. D’abord, le véhicule sembla tenir le coup, avalant sans rechigner une longue ligne droite. Hélas ! un peu plus loin, quand il aborda une côte, tel un vieillard qu’un effort trop prolongé essouffle, le véhicule eut des toussotements de mauvais augure. Ils se soldèrent par un net affaiblissement de puissance. Il toussota encore après la montée, sur un tronçon plat. Gianni se dit que cela finirait peut-être par une attaque d’asthme. Il risquait de se retrouver en rase campagne, avec ses jambes comme seul moyen de locomotion. Il finirait bien par trouver la réponse à ses questions, pourvu que la voiture tienne bon la route jusqu’à la prochaine agglomération, ce qui n’était pas garanti d’avance.
Après une brève accalmie, les ratées reprirent de plus belle, ralentissant l’allure du véhicule et diminuant ses chances d’arriver quelque part où il pourrait se faire dépanner. Gianni donna un coup d’œil sur le tableau de bord, l’aiguille qui indiquait le niveau de carburant mordait franchement sur le rouge. Il en déduisit que, si le moteur ne tournait pas rond, c’était peut-être à cause de la saleté accumulée au fond du réservoir.
Un peu plus loin, au détour d’une crête, il aperçut des maisons derrière un rideau de peupliers. La flèche d’une tour les dépassait en hauteur. C’était un vieux village, à en juger par la basilique et les bâtisses qui s’accroupissaient alentour, comme un troupeau de brebis autour du berger.
Il y avait une station de service à l’entrée de l’agglomération. Lorsqu’il s’y arrêta, le gérant s’apprêtait à baisser le rideau. Gianni était son cinquième client de la journée, dit-il tout en enfonçant le pistolet de remplissage dans le réservoir. Les automobilistes de passage formaient le plus clair de sa clientèle, parce que la route qui traversait le village était un bon raccourci pour gagner l’A10. Seulement, elle avait été coupée à la circulation dans les deux sens, à la suite d’un éboulement qui s’était produit pendant la nuit.
Gianni faisait la grimace quand il se remit au volant. Il devait rebrousser chemin pour reprendre la N10 à l’endroit où il l’avait quittée tout à l’heure. Comme s’il était revenu faire un tour récréatif dans la compagne, en attendant que la circulation redevienne normale. Il se laissa bercer par la vague illusion que le carburant dont il venait de faire remplir le réservoir allait redonner du tonus au moteur. Hélas ! cette fois, il refusa carrément de démarrer.
Il pria le pompiste, qui était aussi mécanicien, de jeter un œil au moteur. Il mit le nez sous le capot, puis il lui demanda d’actionner le démarreur. Il ausculta les bruits, examina les câbles, tâta les durites, puis son diagnostic tomba : à son avis, c’était la pompe à injection qui avait rendu l’âme. Il n’y avait pas de diéséliste dans le coin ; il fallait faire remorquer le véhicule dans un garage équipé pour résoudre ce genre de problème.
Gianni abandonna l’idée de se rendre dans le Sud-Ouest. Il rangea la guimbarde à l’écart, avec l’aide du pompiste, puis il lui demanda s’il n’y avait pas à proximité un restaurant où il pourrait déjeuner. Il lui indiqua le « Relai des Routiers » qui se trouvait cinquante mètres plus loin. Gianni s’y rendit aussitôt, remarqua sur le parking une Mercédès bleue et le bolide rouge qui l’avait doublé tout à l’heure. Il n’y avait pas foule à l’intérieur. Assez vaste et proprement tenu, le restaurant était presque vide.
La patronne, qui tournait autour de la cinquantaine, se tenait debout derrière le comptoir. À une table, au beau milieu de la pièce, tel un pot de fleurs fraîchement cueillies, il remarqua la jeune femme qu’il avait vue au volant de la Porsche tout à l’heure. C’était une belle brune, l’air engageant, la chevelure noire. Elle portait une robe de coupe simple qui lui allait à ravir, et sa posture étudiée dénotait son envie de plaire.
Gianni commanda son déjeuner. En attendant d’être servi, il contacta son assureur et lui demanda de faire remorquer sa voiture vers un garage de Versailles. Comme son contrat d’assurance prévoyait le rapatriement des voyageurs, en cas de panne, il fut convenu qu’un taxi serait mis à sa disposition dans le courant de l’après-midi.
La patronne leur servit le déjeuner, steak-frites pour Gianni, salade niçoise pour la charmante inconnue. Ils avaient engagé le dialogue, un début d’entente semblait se dessiner entre eux, lorsque le bruit de pas dans l’escalier, montant du sous-sol, attira leur attention. Ils levèrent la tête, deux drôles de zèbres se trouvaient devant eux. Il s’agissait de Fredo et de son acolyte, ils venaient de jouer une partie de billard. Gianni trouva ce dernier laid et borné, il le fit songer à un pitbull se pourléchant les babines.
– Où est passée ma copine ? demanda Fredo, s’adressant à la patronne.
– Je ne suis pas là pour épier les faits et gestes de mes clients.
– Laisse tes grands chevaux à l’écurie, si tu ne veux pas que je te pète la façade, mémère ! Je t’ai demandé si tu l’as vue sortir.
– J’ai rien vu.
– Vous ne l’avez pas vue, monsieur ? demanda-t-il à Gianni, s’approchant de sa table.
– Quand je suis arrivé, il n’y avait que ces dames dans cette pièce.
– Et toi, poulette, est-ce que t’as vu la fille qui était assise là ? poursuivit-il, indiquant une chaise d’un geste.
– Elle est partie après avoir bu son café.
– Pourquoi l’as-tu pas dit plus tôt ?
– On ne m’a rien demandé, je crois.
– Fais pas la maligne, poupée, ta porcelaine est fragile, un soufflet suffirait à l’ébrécher. Comment était-elle en sortant ?
– Elle est partie la tête basse, l’air tristounet, la pauvre.
– Il ne doit pas être bien loin. Allons à sa recherche ! dit-il se dirigeant vers la sortie.
Dès qu’ils franchirent le seuil du restaurant, la patronne étrilla le type grossier et arrogant qui les avait interrogés. Quant à la brune, qui avait fini de manger sa salade, elle plaignit la jeune femme qui s’était échappée, l’air soucieux, visiblement malheureuse.
– Je me demande ce qu’elle peut bien faire avec ces drôles de zèbres, dit la patronne.
– Ils m’ont l’air de types sans foi ni loi. Peut-être qu’elle était avec eux contrainte et forcée, dit Gianni.
– C’est bien possible, acquiesça la brune.
Pendant que la patronne préparait le café, Gianni renoua le dialogue avec la charmante inconnue qu’il ne se lassait pas de regarder depuis son arrivée. Il lui dit qu’il serait ravi de finir le déjeuner à sa table. Elle n’y voyait pas d’inconvénient, au contraire, dit-elle, accédant à sa demande. Ils s’oublièrent dans un tête-à-tête prometteur, parlant à voix basse, dans une entente parfaite. Ils furent interrompus par le portable de la jeune femme qui se mit à sonner, elle prit l’appel, échangea quelques mots brefs avec son correspondant.
– Je dois m’en aller, dit-elle, quelqu’un m’attend. Je suis ravie d’avoir fait votre connaissance.
– Peut-être qu’on pourrait se revoir plus tard, répondit Gianni.
– Qui sait ? Parfois, le monde est si petit, fit-elle d’un air évasif.
Elle régla sa note et s’en alla, au grand regret de Gianni, qui avait l’intention de lui proposer un rancard dans la soirée. Il jeta un coup d’œil à sa montre. Combien de temps lui faudrait-il encore attendre le taxi ? Il rappela son assureur, il lui fit savoir que sa voiture serait remorquée dès que possible, tout dépendait de la densité du trafic.
La patronne vint débarrasser la table ; elle trouva une carte visite sous la soucoupe de l’inconnue. Elle se retourna vers Gianni, qui revenait des toilettes.
– Ce doit être pour vous, dit-elle, lui tendant le bristol. Je l’ai trouvée sous sa tasse.
– Graziella Donatti, une belle Italienne !... Merci, madame.
– Vous avez de la chance, jeune homme. Saisissez-la avant qu’elle ne tourne. Les femmes n’aiment pas qu’on les fasse poireauter.
Gianni quitta le restaurant à son tour. Il se dirigea à pied dans la direction de Versailles, à la rencontre du taxi. Il avait besoin de bouger, la marche atténuerait son impatience.
Entre-temps, Fredo avait retrouvé Christina. Un moment, elle avait suivi la route en direction de Versailles, avec le vain espoir d’être prise en stop. Elle avait beau tendre l’oreille, se retournant de temps à autre, aucune voiture ne revenait du village. En désespoir de cause, elle descendit sur le terrain vague, craignant que ses persécuteurs ne la retrouvent.
Ces derniers roulaient lentement ; ils fouillaient les alentours du regard. À l’issue d’un virage, Fredo l’aperçut en contrebas de la route, au bord du ruisseau. Il ordonna à Ricky de s’arrêter et de l’attendre dans la voiture. Il allait essayer de s’approcher de Christina sans être vu, avec l’intention de la cueillir par surprise.
Il n’était qu’à cinquante mètres quand Christina tourna la tête, alerté par le moteur de la Porsch qui filait à toute vitesse en direction de Versailles. Voyant Fredo, elle détala à toutes jambes vers la voie ferrée. Il se lança à sa poursuite, finit par l’attraper au pied du talus. Alors, il la jeta brutalement à terre et se mit à califourchon sur elle, puis il la retourna sur le ventre. Elle se débattait de toute son énergie ; il lui appliqua deux gifles ; elle lui cracha sur la figure. Pour venir à bout de sa résistance, il prit un flacon dans sa poche, lui fit respirer l’odeur de son contenu. La résistance de Christina cessa aussitôt. Le meurtrier n’avait plus qu’à lui injecter la drogue dans le sang, pour la traîner ensuite sur les rails.

vendredi 28 février 2020

Méfiez-vous des blondes


Rien ne va plus entre Audrey et Claude. Elle s’est rapprochée de Nicolas, son premier amour, court les bois avec lui, suivant les commères du village. Se croyant trompé, son mari la punit sauvagement. Elle se réfugie chez sa mère, puis s’enfuit à Paris chercher du réconfort auprès de son grand frère. Mais il est absent. Elle ne sait plus où aller, part à dérive à travers les rues de la capitale, sous une pluie battante. À l’aube, elle se jette sur la voiture de Julio, s’en sort indemne. Le premier contact entre Audrey et Julio est tendu. Et pourtant, elle n’hésite pas à mentir pour le sortir d’un mauvais pas. Alors, une lueur de sympathie se fait jour entre eux. Par la suite, il devient à la fois le soutien et l’espoir de renouveau, dans le drame conjugal vécu par Audrey. Seront-ils capables de trouver ensemble le bonheur dont ils rêvent ? Seront-ils capables de construire le bonheur durable dont ils rêvent ?

Extrait 1

Il échangea avec Audrey, bien malgré elle, un regard d’intelligence qui n’échappa pas à Claude. Nicolas serra la main de ce dernier, embrassa avec gourmandise les joues de marbre de son amie. Prenant congé d’eux, il passa dans le hall d’entrée. Comme Claude restait assis à sa place, malaxant des miettes de gâteau entre ses doigts, le regard sombre, Audrey raccompagna Nicolas d’un pas raide, dans une attitude qu’elle voulait froide et détachée.

Avant de s’en aller, Nicolas se retourna vers Audrey, l’air suppliant d’un enfant malheureux.
– Je me sens si bien près de toi que j’y passerai toute la nuit. Pourquoi tu ne veux pas de moi ?
Elle resta imperturbable, ne desserra pas les lèvres. À peine lui avait-il tourné le dos qu’elle referma la porte sur lui. Ses mots l’avaient touché intimement, elle sentit vibrer dans son cœur une aspiration irrésistible. Elle aurait tant aimé sentir, dans ses bras, les parfums enivrants qu’elle pressentait au cœur de la nuit, lorsque le cri d’un hibou, chargé de mauvais présages, perça les ténèbres au loin.
Claude l’attendait dans la cuisine, malaxant toujours des miettes de gâteau entre ses doigts, le regard mauvais, les commissures des lèvres abaissées. Dans l’atmosphère électrique qui régnait dans la pièce, Audrey sentit l’orage se rapprocher. Elle se mit à débarrasser la table. Elle tenait à laisser la cuisine propre et rangée avant d’aller se coucher. Claude la suivait l’air menaçant. Tout à coup, il lança une nouvelle boulette de gâteau contre le réfrigérateur et la dévisagea, le regard furieux.
– Tu gâtes pas mes invités, hein ? Une vraie mégère ! grogna-t-il, l’air mauvais. Depuis quand t’es fâchée avec lui ? Je t’ai posé une question, réponds ! cria-t-il tapant sur la table avec force du plat de la main. Y a pas si longtemps, tu l’embrassais à pleine bouche au bord de la rivière. Et même tu te serais fait sauter, s’il n’y avait pas un pêcheur en train de vous regarder. L’œil perçant du père Justin a tout vu.
Audrey s’efforçait de rester sereine, lui tenant tête, elle nia toutes ses accusations d’une voix ferme, un peu essoufflée néanmoins :
– C’est faux, archifaux ! Le père Justin est un vieux cochon qui prend ses désirs pour des réalités !
– Ah ouais !... J’ai fait vérifier avant-hier le câble de l’accélérateur de la voiture, il n’a jamais été touché.
– Demande à José, c’est lui qui l’a réparé.
– J’ai demandé de ses nouvelles à son cousin. Il est rentré au pays l’année dernière. J’aurais dû te plomber le cul l’autre jour, salope !
Il se remit debout, le teint bilieux, le menton tremblant, les traits défaits par la hargne. La jalousie lui enflammait la cervelle. Tout à coup, il renversa la table contre la porte pour couper la retraite à sa femme. Il enleva sa ceinture, enroula dans la main le bout opposé à la boucle. Il l’avait à sa merci. En vain, elle le suppliait de lui pardonner. Il frappait aveuglément n’importe où, tantôt, attrapant sa femme par les cheveux, tantôt, la rejetant contre les meubles, criant qu’il allait la tuer. Elle protégeait sa figure autant qu’elle le pouvait, lui tournant le dos, croisant les bras sur son front.
La fureur de Claude grandissait au fur et à mesure qu’il la battait, comme s’il en éprouvait un plaisir sadique. Elle finit par réagir, se jetant contre lui de tout son poids, désespérée, avant qu’il n’achève de labourer son corps. Il perdit l’équilibre, tomba à la renverse contre la table qui barricadait la sortie. Elle se dépêcha d’ouvrir la fenêtre qu’elle enjamba vite, pour se retrouver en un clin d’œil sur la pelouse du jardin. Elle regagna la rue, puis elle se mit à courir aussi vite qu’elle en était capable.
Au bout de sa course éperdue, elle frappa à la porte de sa mère à grands coups, désespérée, comme si elle avait une bête féroce aux trousses. Quand Jeanne vint ouvrir, Audrey s’élança vers l’intérieur et elle tomba sur le plancher, à ses pieds ; elle haletait terrorisée, couverte de sang et de larmes, et elle gémissait comme une petite fille sortant d’un cauchemar :
– Maman ! Maman ! Ferme la porte, maman ! Il va venir ici nous tuer !

Extrait 2


Quand Julio pénétra dans l’immeuble, il n’était toujours pas convaincu de l’à-propos de cette rencontre seul à seul. Ils se connaissaient à peine, il n’y avait pas entre eux la moindre complicité. Audrey le reçut avec un sourire, que ses yeux n’illuminèrent pas. Dès l’entrée, une odeur alléchante vint chatouiller ses narines. Il la suivit dans la cuisine, faisant la moue, l’air intrigué, craignant de ne pas être au bout de ses surprises. Elle faisait des frites et avait deux steaks saignants sur le gril.
 – Je ne m’attendais pas à déjeuner ici, dit-il, levant les yeux sur elle, les sourcils légèrement froncés.
– Ça ne te plaît pas ? fit-elle, redressant le buste devant lui. Si tu es végétarien, je te laisse toute la salade. Je donnerai ton bifteck au chat.
– Là n’est pas la question. Je n’ai rien fait pour mériter cette attention de ta part.
– Tes mérites, je les connais. Tu es un garçon gentil, compréhensif et discret.
– Ah ! tu t’es renseignée sur mon compte ?
– Non, je l’ai deviné la première fois que je t’ai vu. Et j’en ai eu la confirmation en arrivant ici. Le bureau n’est pas au courant de l’incident qui nous a réunis par hasard.
– Et tu m’invites à déjeuner parce que je suis un garçon gentil, compréhensif et discret ?
– Il y a autre chose, j’ai besoin d’un psy, et tu es la personne indiquée pour jouer ce rôle. Considère ce repas comme les honoraires de la première séance.
– Je t’aurais écouté volontiers, gratuitement. Les expériences d’autrui enrichissent les miennes.
– Tu vois ? En plus, tu es généreux. S’il m’était permis de choisir un ami parmi les collègues de bureau, ce serait toi que je prendrais.
– Ah, ouais… Tu ne me laisses pas le choix. Tu me trouves l’ami idéal, tu me paies d’avance… Honnêtement, je ne peux pas refuser ce que tu attends de moi. Espérons que ça ne finira pas en queue de poisson.
– Tu m’en veux, n’est-ce pas ? Tu me trouves un peu garce, au fond ? Il faut que tu saches que c’est mon mari qui m’a mis dans cet état.
Au cours du déjeuner, Audrey fit un résumé de ses déboires conjugaux à Julio. Elle s’attacha à noircir le portrait de Claude, se posant en victime et s’efforçant d’apparaître comme une femme de cœur par rapport à lui. Il était un ivrogne, égoïste, jaloux, qui pouvait être, parfois, méchant et cruel.
Julio l’écoutait sans poser des questions, sauf quand il avait l’impression de perdre le fil de son histoire. Elle ne la racontait pas suivant la chronologie des faits, se plaisait à évoquer son passé au gré de ses souvenirs les plus traumatisants. Ainsi, elle revint à plusieurs reprises sur sa tentative de suicide, le matin où elle l’avait rencontré.
– Tu comprends maintenant la raison de mon état quand je me suis jetée sur ta voiture ? J’étais désespérée, je voulais mourir, conclut-elle.
Julio secoua la tête, il la regarda en silence, longuement. Il écoutait la petite voix persuasive qui s’élevait au tréfonds de lui, et il sentit qu’elle était en passe d’embrouiller son bon sens et sa raison. Il éprouvait un sentiment curieux qu’il n’avait jamais ressenti auparavant. Audrey était une femme imprévisible. Rien ne les rapprochait moralement, et pourtant, elle exerçait sur lui une attraction physique qui faisait vibrer toutes les fibres de son corps. Il sentait qu’il devrait s’en aller, mais il n’en avait pas la volonté ; il était prisonnier dans une cage invisible dont elle seule avait la clé.
Ils passèrent dans la salle en sortant de table, prirent place côte à côte sur le canapé. Julio se sentait un peu excité, pris d’une impatience inhabituelle qu’il attribuait à la présence d’Audrey. Elle s’en aperçut, mais ne fit rien pour la refréner ; au contraire, elle lui jetait des regards qui exprimaient son attente, le poussant à l’entreprendre. Elle se rapprocha de lui, se mit à portée du geste qu’elle attendait comme une étincelle, pour allumer le feu. Il lui prit la main dans la sienne. Ce fut comme le craquement d’une allumette. La petite flamme jaillit, leurs bouches furent happées par le désir.
Ils se retrouvèrent enlacés sur la moquette, à la recherche du grand frisson, livrés tout entiers à la force irrésistible de l’amour. Ils furent emportés par l’ivresse qui galvanise l’âme et le corps, donnant un sens à l’existence, par le sentiment fugace de l’infini ramassé au fond de leurs soupirs. Ils se croyaient au début d’une liaison prometteuse. Une perspective nouvelle s’ouvrait sur l’avenir, ils apercevaient un pont jeté au-dessus d’une mer houleuse, menant à l’île du bonheur si longuement rêvée, et ils fermaient les yeux aux obstacles incontournables qui ne manqueraient pas de se dresser sur leur chemin.





lundi 24 février 2020

Laura et Luciano



J’écris un nouveau livre intitulé "Laura et Luciano", c'est une histoire d'amour atypique comme ses deux protagonistes. Laura a du mal à venir à bout du traumatisme dont elle a été victime dans son enfance, Luciano rêve du grand amour. Après avoir eu des liaisons avec plusieurs femmes, il rencontre Laura qu'il essaie d'aider à surmonter le mal qui l'empêche de vivre normalement. Bientôt, il s'attache à elle, persuadée qu'elle est la femme dont il a toujours rêvé. 

Ce livre ne sera publié qu'à la rentrée prochaine, mais je vous tiendrai au courant de son avancement. Aussi, je publierai quelques extraits qui vous permettront de cerner la personnalité des personnages et la trame de l'histoire. Voici une lettre que Luciano a écrit Laura:

« Après tout ce que nous avons vécu ensemble, pourquoi t’enfermes-tu dans ce silence obstiné ? Es-tu devenu autiste, Laura ? Je te vois assise dans le halo du jour, près de ta croisée, oubliant le temps, t’oubliant toi-même. Tu as les yeux grands ouverts, mais tu ne vois rien ; tu n’as pas la moindre perception du monde extérieur. Dans une introspection de tous les instants, tu scrutes ta vie intérieure, tu cherches obstinément le petit point lumineux qui se dérobe au fond de ton âme. 

« Tu as lu ma correspondance, tu connais l’histoire par cœur, tu sais le chaos où aboutit le voyage. Après avoir hésité longtemps, lorsque tu décides de réagir, la nuit a effacé le jour sur la face rigide des carreaux. Alors, les mots que tu imagines s’étirent, s’évadent, se tortillent, s’égarent, vidés de leur sens, dans le flux changeant de ta pensée.
« Dois-je poursuivre le dialogue, même si je ne suis pas sûr que tu me répondras ? J’aimerais tant que tu dises quelque chose, ne serait-ce qu’un mot banal ; n’importe quoi ; ce « Va te faire foutre ! » que tu as jeté un jour, rageusement, sur l’écran de mon portable. Ce serait un premier pas, un tout premier pas. Alors, tous les espoirs seraient permis, puisque je t’aurais de nouveau branchée sur moi.

« Avec toi, il faut s’armer de patience. J’ai mis deux ans pour faire éclore la fleur d’amour dans ton cœur, mais cette fleur s’est fanée avec le temps. Je m’efforcerai de recréer pour toi le printemps de notre ancien jardin. Je ne sais pas si j’aurais la persévérance dont j’ai fait preuve par le passé. J’œuvrerai jour après jour, je te le promets, j’irai aussi loin qu’il me sera possible d’aller, jusqu’au requiem pour toi ou pour moi, suivant le sort qui nous réserve le destin. 

« Cependant, j’ai besoin d’un mot d’encouragement ; si tu ne m’envoies pas un signe, je peux conclure logiquement que tu as vraiment tourné la page, me reléguant au second plan dans tes souvenirs. Dans ce cas, je ne t’écrirai plus, je tâcherai de t’oublier, m’en allant loin, dans une contrée perdue. »


samedi 17 mars 2018

Vallée de l'Angoisse


Le nuage noir de la civilisation
assombrit les crêtes bleues de mon rêve

Des gaz délétères épaississent l’air
et dans la brume au goût de charbon

il y a des poumons qui s’encrassent
bouffée après bouffée quoi que l’on fasse

Il y a des projets remis à plus tard
il y a des joues mouillées de larmes
dans des obsèques prématurées

Nous courons au bord de l’abîme
comme si nous étions immortels

parce que l’envie de vivre nous aplanit
le chemin là où les pieds du pèlerin
saignent sur la pierre vive.

Je regarde vers le sud campé
sur mes jambes fatiguées
à la lisière du chemin

Le jardin des Hespérides
doit se trouver là-bas
quelque part au-delà des Pyrénées.

C’est si beau quand la terre
le soleil et la pluie se marient 

Un arc-en-ciel vient de se former
immense, enjambant d’un seul
pas toute la vallée

et il tient à bout de bras
un panier de joies inouïes

Ah dans cette vallée de l’angoisse
il faut trois portions de douleur
pour quelques miettes de bonheur

Et combien de nuits blanches
en proie au doute
endurant les verges de la solitude

à cause de l'amour qui se dérobe
comme une ombre entre vos bras

Il faut pardonner au rosier la cruauté
de ses épines au nom des roses
dont il ravit nos sens

Parfum aussi exquis que volatile
allégresse d’un vin vieux
enfiévrant nos tempes la joie de vivre

est comme le soleil de la vigne
engendrant l’ivresse du tonneau

J. L. Miranda


mardi 13 mars 2018

Les amants de Valbueno




À Valbueno, dans le sud de l'Espagne, Sara et Luis s'aiment passionnément, mais, au fil des rencontres, un problème s'est posé à Sara: la solitude après l'amour. 

Elle sait que ce manque de politesse est plutôt fréquent chez les mâles, et elle comprend très bien que certaines femmes s'en accommodent, mais elle ne supportera pas longtemps cette situation. 

Luis et Sara s'enveloppaient dans le voile rouge de Vénus pour accéder aux vibrants cieux de la volupté; mais, revenue sur terre, Sara prenait quelques bouffées de bien-être ordinaire, tandis que son partenaire, à peine l'étreinte défaite, s'endormait comme une masse, ronflant bientôt comme un cochon repu. 

La jeune femme ne supportait plus d'être délaissée dans les moments de suprême intimité, et elle l'a prévenu; s'il continuait de la quitter pour Morphée après l'amour, elle finirait par le quitter. Il a ri amusé, n'en croyait pas un mot. Un beau matin, comme il s'est encore endormi, après avoir eu son plaisir, elle se glisse hors du lit, s'habille rapidement et elle s'en va sans hésiter. 

Elle lui a laissé un mot sur l'oreiller: "Trouve-toi une femelle de ton espèce."A ce qu'on m'a dit là-bas, Luis ne savait toujours pas comment rester éveillé, et Sara, qui n'est plus revenue chez lui, faisait les yeux doux à quelqu'un d'autre, croisant les doigts pour qu'il tienne éveillé au moins le temps de griller une cigarette.

J. L. Miranda


Je viens de loin



Vous, qui êtes nés libres, ne pouvez pas apprécier, à sa juste mesure, la chance que vous avez eue. 


La liberté vous accompagne sur le chemin de l’école ; elle vous suit à l’université. Vous avez le droit de critiquer la gouvernance du pouvoir en place, et vous n’hésitez pas à manifester haut et fort votre mécontentement. Beaucoup d’entre vous ont participé activement à la révolte estudiantine de mai 1968, qui a débouché sur une crise sociale et politique et fait vaciller les sommets de l’Etat. Une situation que je ne pouvais même pas imaginer dans ma terre natale.

Je suis né bâillonné, je devais porter malgré moi les chaînes invisibles qui accablaient mes parents. L’oppression fasciste s’était abattue sur le pays, elle avait muselé le peuple qu’elle condamna au silence et à la nuit obscurantiste.Je suis né dans un taudis, à quatre heures du matin et, selon ma mère, il pleuvait à verse et le vent sifflait sur les toits. Mon premier cri a dû être un cri de révolte. J’ai vu les ténèbres avant de voir le jour. Mon étoile a lui un instant dans la déchirure d’un nuage, m’a envoyé un reflet pâle sur le front, à travers la feinte de deux tuiles disjointes, et elle s’est dérobée aussitôt au spectacle de ma misère.

J’ai grandi librement, j’allais à l’école nu-pieds sur des chemins caillouteux. Premier en classe, brillant, appliqué, l’institutrice m’a pris en affection, et elle regrettait que je ne puisse pas poursuivre mes études. A dix ans, je me suis trouvé désœuvré, errant dans la nature, traînant dans les chemins du village. Il m’a fallu apprendre un métier.

Mes maîtres ont été déçus au vu de mes résultats à l'école. Ils pensaient avoir à former un petit prodige , et ils se sont retrouvés avec un apprenti médiocre sur les bras. Je n'avais point l'esprit cordonnier, et pourtant, des années durant, j'allais gagner ma vie battant des semelles.

À vingt ans, j'ai été appelé sous les drapeaux. Alors, la guerre coloniale en Afrique brûlait la nourriture de toute une nation, compromettant son avenir, et elle versait le sang des enfants de celle-ci pour rien. On m'a envoyé sous les tropiques payer mon tribut de douleur à la stupidité humaine.

Quand je suis revenu dans mon village, les vieillards, assis sur le seuil de leur masure, regardaient le temps s'enfuir sur la crête des arbres noyés dans le crépuscule; les enfants jouaient sur les chemins; les champs s'étendaient abandonnés aux mauvaises herbes. La jeunesse était partie à la recherche de plus larges horizons.

À mon tour, j'ai dû suivre les pas de mes compatriotes, malgré mon attachement au pays de mon enfance. J'ai pris donc les sentiers de l'émigration.